Paternité imposée : ne pas se taire. Matthieu, mai 2015

7 mai 2015   //

 

Nous ne pouvons que saluer, telle qu’il la décrit ici, l’évolution de notre ami Matthieu, confronté à une paternité imposée, : se taire, puis parler sans dévoiler son visage, et enfin parler à visage découvert. Car il s’agit justement d’un des objectifs du GES : amener les hommes victimes d’une violence ou d’une discrimination, quelles qu’elles soient, à sortir du silence, pour qu’un jour, d’autres hommes qui de la même façon en auront été victimes, puissent faire face. Merci à lui.

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Paternité imposée : ne pas se taire

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1) Tout a commencé à la fin d’un mail :

« (…) refuser d’être père quand il n’y a pas eu de projet parental à deux n’est pas une honte ou un crime. Ça ne doit plus être tabou. Et pour faire avancer les esprits sur cette question, il nous faut des pères qui assument complètement leurs propos aux yeux de tous… Même aux yeux de leur enfant.

Je suis Matthieu, père malgré moi d’une adorable petite fille, que j’aime de tout mon cœur et dont pourtant je n’ai jamais souhaité la naissance. Elle n’est l’objet d’aucune entente entre un père et une mère, d’aucun projet parental consenti et réfléchi à deux. Sans avoir rien demandé à personne, elle est là…
Un week end sur deux, elle est avec moi. Nous cuisinons des gâteaux, nous allons en vélo, nous allons aux spectacles, je lui raconte des histoires, lui fais faire ses devoirs… Nous construisons la relation d’un père et de son enfant. Le dimanche soir, en voiture, parfois à la nuit tombée, je la ramène chez sa mère à 40 kilomètres. Je reste dans sa maison à chaque fois 20 minutes environ, éclair de temps dans lequel elle peut embrasser ses deux parents d’un seul regard. Quand vient le moment de partir, elle dit « ne pars pas », « je veux que tu restes », « pourquoi papa il habite pas ici ?», et autres courtes formules qui, derrière la voix fine d’un enfant expriment une souffrance aussi volumineuse qu’évidente. « Quand tu es parti, je pleure», m’a-t-elle dit un jour, l’air de rien.

Un jour je me suis retrouvé père malgré moi. Grand Naïf que j’étais, je croyais qu’après 1975, tous les enfants (ou presque) naissaient suite à un projet familial construit entre deux êtres consentants… Et puis voilà, en fait non, j’ai appris que, pour faire un enfant, le consentement du père était inutile, et que l’acte sexuel, s’il est dissocié de la procréation pour une femme, vaut engagement de paternité pour un homme. Que le droit de l’enfant à avoir deux parents consentants est aujourd’hui une idée fantaisiste…
J’ai appris également que la paternité imposée est une cage aux barreaux aussi infranchissables qu’invisibles. Quand on est père malgré soi, on se tait. L’une des pièces principales du piège est le silence : de toute façon, « il » ne parlera jamais. Ou du moins, jamais à visage découvert.
Se taire avant tout pour protéger l’enfant qui n’a rien demandé et va comprendre qu’il est né d’une imposture, qu’il n’est pas vraiment désiré, qu’il est la cause d’un conflit monstrueux entre ses deux parents qu’il aime.
Se taire parce que parler c’est le risque de perdre tout : ses amis, sa famille, sa vie professionnelle, s’exposer aux reproches, aux moqueries aux discours moralistes et culpabilisants, qui ne manqueront pas de faire de vous l’icône du type irresponsable.
Se taire pour ne pas laisser penser qu’on veut remettre en cause l’égalité hommes/femmes, pour ne pas risquer d’être l’accusateur des femmes, nostalgique d’une société patriarcale à laquelle on veut résolument tourner le dos.

Pourtant, un jour, j’ai témoigné sur l’écran d’une télévision, parlant de ma paternité imposée à visage découvert. Un jour j’ai cessé de me taire, j’ai parlé, sans pseudo, sans floutage, devant une caméra, sans l’anonymat d’internet, reconnaissable de tous.
Jusqu’ici, j’avais toujours refusé de le faire, pour les raisons susdites. J’avais plusieurs fois témoigné pour tel ou tel journal, mais toujours à l’abri d’un pseudo, et sans montrer mon visage.
Puis j’ai répondu au téléphone dans l’appel à témoins pour le film de Lorène Debaisieux. Le propos était de faire un film sur les paternités imposées, en prenant le parti des pères, précisément sans flouter les visages ni masquer les voix car ces procédés, qu’on le veuille ou non, rendent les témoins suspects, ambivalents, fuyants.
Bien sûr, j’ai dit non. Avec sa collaboratrice, nous avons échangé quelques mails dans lesquels j’ai expliqué les raisons de mon refus. Et puis elle m’a écrit cette phrase simple : « refuser d’être père quand il n’y a pas eu de projet parental à deux n’est pas une honte ou un crime. Ca ne doit plus être tabou. Et pour faire avancer les esprits sur cette question, il nous faut des pères qui assument complètement leurs propos aux yeux de tous… Même aux yeux de leur enfant. »
Et, allez savoir pourquoi, le sens de cette phrase s’est faufilé dans ma tête et bousculant tel ou tel point de mon raisonnement, m’a fait changer d’avis :

oui, finalement, j’allais prendre le risque de parler à visage

découvert, et tant pis pour les peurs, et tant pis pour les risques.

Voici en deux points le cheminement qui m’a amené à parler à visage découvert :

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2) Constat général: la tendance naturelle des hommes au silence

… Ou du moins, à ne pas parler de leurs ressentis. Pour des raisons qui m’échappent, je crois en effet que quand on est un homme, on préfère garder le silence plutôt que de livrer aux autres ses souffrances. Le silence nous abrite de tant de choses : des donneurs de mauvais conseils entre autres. Peut être aussi nous donne-t-il la sensation de rester nous mêmes ?
Et puis il y a aussi ces « choses » avec lesquels nous grandissons : des paroles : « un homme ça ne pleure pas », des bruits qui courent : « un homme c’est dans l’action plus que dans la parole », des représentations : le mythe du héros stoïque qui sans rien dire, endure les épreuves (lequel d’entre nous ne s’est jamais rêvé, même un tout petit peu chevalier Bayard, ou Ulysse?)
Ou bien peut être ce sont les lambeaux d’un poème de Kipling qui hantent nos têtes « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie…Sans un geste et sans un soupir…Tu seras un homme mon fils. »

Or je pense que cette inclinaison au silence est l’une de nos faiblesses. A nous complaire dans le mutisme, nous avons laissé libre cours un certain discours misandre et totalitaire, simpliste autant qu’ hideux. Ce même discours, insidieusement, du simple banc public jusqu’au bureau du juge, fait peu à peu de nous tous, sans distinction, des oppresseurs permanents, des violeurs potentiels, des pédophiles refoulés, des êtres violents, frustrés et nostalgiques d’un temps où les pères régnaient sur les mères.

Non. Il est temps de dire et d’affirmer que nous refusons ces clichés accusateurs. Non, un homme n’est pas forcément obnubilé par la domination ou la taille de son sexe. Nous vivons une période de mutation dans laquelle la science, la technologie, la société ébranlent sérieusement nos représentations de l’humain. Qu’est ce qu’un humain, alors que des machines plus intelligentes que nous se profilent à l’horizon, que des pièces de rechange de plus en plus sophistiquées prennent place dans nos corps, que nos vies semblent pouvoir s’allonger au delà de cent ans jusqu’à peut-être l’éternité, un jour ?

Il faut parler, d’une manière générale, c’est un enjeu humain. Et l’humain a suprêmement besoin de la parole sensible des hommes autant que des femmes.
Il ne s’agit pas de parler pour parler. Il ne s’agit pas de parler pour geindre. Il s’agit de parler parce que la parole est une trace sûre et belle de notre humanité en devenir. Il faut parler pour nous souvenir que dans un monde de machines et de codes numériques, nous sommes et demeurons des humains. Les hommes doivent parler, non seulement parce que dans la guerre des sexes il faut se battre pour exister, mais aussi et surtout pour témoigner de notre sensibilité d’hommes dans ce monde nouveau où nos identités d’humains, d’hommes et de femmes sont à reconstruire.
Si la question se pose « qu’est ce qu’être un homme aujourd’hui », c’est bien à nous, hommes de faire entendre notre parole sensible, et en aucun cas cas de laisser les discours misandres et totalitaires y répondre à notre place, comme notre tendance naturelle au silence nous incline à le faire.
Personnellement je trouve que c’est une belle question.

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3) Le silence des pères malgré eux :

La paternité imposée nous impose le silence pour les trois raisons que j’ai dites plus haut : se taire pour ne pas risquer d’achever de détruire soi même sa réputation et celle de ses proches, se taire pour ne pas risquer de lutter contre une cause que l’on défend soi même : l’égalité hommes/femmes, et surtout se taire pour ne pas avoir à avouer à son enfant cette phrase « je suis père malgré moi, je ne voulais pas que tu viennes au monde », cette dernière raison étant de loin la plus écrasante de toutes.

Dans notre société, un homme sans enfant est anormal, c’est vraisemblablement un égoïste, un jouisseur irresponsable dans le meilleur des cas, le plus souvent quelqu’un qui a un « problème » (là, chacun imagine le « problème » qui répond le mieux à ses fantasmagories). La question rituelle posée aux «nullipares » ( c’est le nom scientifique pour désigner les adultes sans enfant !) est « Pourquoi tu ne veux pas d’enfant ?»
Or, je crois depuis toujours que la seule question pertinente sur ce sujet serait à poser aux candidats à la parentalité « Pourquoi tu veux un enfant ? »

En effet, si un homme adulte responsable ne veut pas d’enfant, c’est parce qu’il sait qu’un enfant n’est pas un objet de consommation que l’on acquiert pour satisfaire un simple désir passager. C’est bien parce qu’il aime les enfants qu’un homme refuse de les mettre au monde dans n’importe quelle condition, sans savoir avec quels moyens il compte subvenir à leurs besoins, sans avoir dans quel lieu il compte les loger, avec quelle fidélité indéfectible il compte les accompagner, avec qui il va les entourer d’amour parental, avec qui il va leur montrer qu’ils sont le fruit d’un désir de vie. C’est par amour pour son enfant qu’un homme peut ne pas vouloir être père : « si je ne voulais pas que tu viennes, ça n’est pas contre toi qui n’as rien demandé et qui mérite tout mon amour. Je ne voulais pas que tu naisses parce que je pense et je ressens que tous les enfants doivent être désirés, par leurs deux parents (et même bien sûr par le monde en général…), qu’ils devraient tous pouvoir s’enorgueillir d’être la chair d’un amour profond, issus d’un projet mature et réfléchi, cela ne m’empêche pas de t’aimer pleinement».
Bien sûr que la difficulté du père qui doit tenir ce propos à son enfant, réside dans le fait que ce dernier risque de surtout comprendre qu’il est le fruit d’une imposture, d’une duperie, d’une prédation, et de ne pas accorder assez de place au fait qu’il n’y est pour rien, et qu’il est aimé malgré tout.
D’où la nécessité pour les pères malgré eux de sortir du silence et parler : il est impératif de dire et répéter qu’on peut très bien n’avoir jamais (au grand jamais) voulu être père mais aimer pourtant son enfant de tout son amour.
L’amour des enfants et le désir d’être père sont deux choses distinctes.

Il y a aussi la question du préservatif, qui impose le silence sous peine de passer au mieux pour un ignorant, au pire pour un irresponsable. Tous les hommes « responsables » qui font usage du préservatif savent que s’il implique bien des inconvénients, il est un bon rempart contre les maladies et les parentalités non voulues. Pourtant il est important de rappeler sans relâche que le préservatif peut se rompre, que dans ce cas un homme peut se voir imposer une paternité tout en ayant montré le désir manifeste de ne pas vouloir d’enfant, alors qu’une femme a le droit légitime de refuser d’être mère jusqu’à l’accouchement sous X. Quant à la vasectomie, contraceptif masculin radical autant qu’ irréversible et non dénué de risques de complications, je n’ose pas imaginer que l’on propose, au nom de l’égalité, de généraliser la ligature des trompes à toutes les femmes en âge de procréer…

Dans l’intimité d’un rapport sexuel, une femme n’a pourtant qu’une simple phrase à dire : « Je ne suis pas protégée » pour que l’homme se préserve.
Parole d’homme : un enfant doit être désiré, naître dans le consentement de ses deux parents, dans l’amour et non par la prédation. Faire un enfant n’est pas un acte de consommation et doit correspondre à un projet parental. Ce ne doit pas être le seul projet d’une mère, cette évidence doit être dite (et répétée).

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4) Combattre le tabou :

…« Ça ne doit plus être un tabou »… Comme cette expression est simple ! Mais alors, que faire contre un tabou ?
Il faut parler, vaincre ses peurs, ne pas craindre les jugements. Tant quand les choses sont tues où non avouées, elles n’existent pas. Jadis, le divorce était une honte qu’il fallait cacher autant que possible. Il relevait du blasphème, recelait des noirceurs, des fautes, sur lesquelles les moralistes de tous poils se faisaient un devoir de jeter leur fiel. Aujourd’hui, alors que près de la moitié des adultes qui nous entourent sont divorcés, nous les avons entendus en parler, nous sommes familiarisés de près ou de loin avec ce problème, nous savons pertinemment que nous n’avons pas à juger de ce fait et que le manichéisme bien-pensant de naguère n’y a pas sa place.
Nous devons en faire autant avec le tabou des paternités imposées. Les hommes qui en sont victimes doivent le dire : identifier et analyser sans honte ce qui leur arrive, y réfléchir longuement, trouver les mots et le courage pour le dire autour d’eux, même à leur enfant : « Si je ne voulais pas que tu viennes, ça n’est pas contre toi qui n’as rien demandé et qui mérite tout mon amour. Je ne voulais pas que tu naisses parce que je pense et je ressens que tous les enfants doivent être désirés, par leurs deux parents, cela ne m’empêche pas de t’aimer pleinement » . Oui les paternités imposées existent, et gageons qu’elles existeront encore longtemps si nous les cachons. Ne nous taisons pas.

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5) Conclusion :

Voici résumé ce qui a résonné dans ma tête en lisant cette phrase citée plus haut :
… « (…) refuser d’être père quand il n’y a pas eu de projet parental à deux n’est pas une honte ou un crime. Ça ne doit plus être tabou. Et pour faire avancer les esprits sur cette question, il nous faut des pères qui assument complètement leurs propos aux yeux de tous… Même aux yeux de leur enfant. » et qui se traduit par « Il faut parler ».

Alors ne nous taisons pas.

Matthieu, mai 2015 (antérieurement Thomas Julien)

 

Lire aussi, du même auteur :

http://www.la-cause-des-hommes.com/spip.php?article342

http://www.g-e-s.fr/base-de-documentation/references/notes-de-lecture/paternites-imposees-de-mary-plard-thomas-julien/

 

 

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