L’histoire de Dave, homme battu, 2004

19 août 2020   //

 

extrait de La cause des hommes, Patrick Guillot. Options Santé, 2004 chapitre troisième, 3.2, p 72-82

 

L’histoire de Dave, homme battu

 

En ce milieu des années quatre-vingt, Dave, à quarante et un ans, n’a aucune raison de craindre l’avenir. Certes, son premier mariage se termine par une séparation, mais celle-ci s’effectue sereinement. Il est suisse et travaille le plus souvent en Afrique, au titre de la coopération, employé par divers services gouvernementaux ou ONG[1]. Ingénieur, il a une bonne expérience d’homme de terrain. Ses compétences sont reconnues, ses revenus confortables. Une nouvelle vie s’ouvre devant lui.

C’est dans un pays d’Afrique de l’Ouest qu’il rencontre Clara, une Allemande qui y passe quelques semaines de vacances. Elle est tout juste plus âgée que lui et très attirante. La relation est d’emblée très forte, au point qu’elle s’installe avec lui dans ce pays quelques semaines plus tard.

Elle lui livre des morceaux de son histoire. Elle a déjà connu deux mariages, d’où sont nés trois enfants. Le premier s’est terminé par un divorce conflictuel, le second par le suicide du mari, qui n’a pas supporté d’être atteint d’un cancer. Elle est artiste, mais n’en tire pas de revenus réguliers. Enfin, elle souffre psychiquement, par crises qui nécessitent parfois un traitement médical, voire l’internement. Ces informations n’inquiètent pas Dave : il voit en elle un être faible, une victime qu’il est prêt à soutenir jusqu’à ce qu’elle se tire d’affaire. C’est sans doute dans son enfance qu’il faut chercher la source de ce positionnement :

 « Mon père était médecin de campagne. Mais avec sa clientèle, il avait des relations bien plus fortes que professionnelles. Dès mes premières années, je l’ai accompagné en tournée : on allait voir le poivrot qui vivait tout seul; à Noël, on apportait des cadeaux aux vieux. On aidait. La maison était ouverte : on recevait, on discutait de tout. Ce n’est pas pour rien qu’ensuite j’ai travaillé pendant vingt ans au développement en Afrique. »

 Les deux premières années, Clara traverse effectivement des phases dépressives qui, suite à l’absorption excessive de médicaments, se terminent parfois par des lavages d’estomac. Mais la relation du couple se passe plutôt bien. La naissance d’une petite fille, Laure, coïncide avec une période où Dave est sans contrat : il peut donc s’en occuper beaucoup. Cependant, lorsqu’il reprend un travail ponctué de déplacements de deux à trois semaines, cette disponibilité diminue. Clara le lui reproche et fait pression pour modifier les dates des missions, en diminuer la durée, etc.

Il apparaît bientôt que les impératifs de la vie professionnelle de Dave, qui fait pourtant vivre la famille, lui importent peu : elle veut être son centre, la priorité absolue autour de laquelle celui-ci organise sa vie, et le centre aussi pour toutes les personnes qui les entourent. Elle a créé un théâtre de marionnettes, auquel participent quinze personnes, surtout des femmes, qui fonctionne bien et lui vaut une certaine reconnaissance. Mais elle doit partager cette reconnaissance avec Dave qui gère tous les aspects techniques : cela l’irrite et elle ressent entre eux comme une concurrence. Surtout, elle se révèle d’une jalousie maladive par rapport à certaines des femmes et l’accuse de liaisons imaginaires. À partir de là, toute une série de procédés d’agression et de contrôle se met en place. Dave est bientôt complètement désorienté et aussi plein de colère, mais il détourne celle-ci :

 « Elle s’est mise aussi à contrôler ma manière de m’habiller. Un matin, je mets un pantalon. Elle était encore couchée, mais bien réveillée. Elle me dit : « Pas celui-là, il est trop chic, c’est sûrement pour aller voir une femme ! » Ça me met en colère, mais je ne relève pas. Je vais prendre quelque chose dans la chambre de Laure et elle en profite pour m’y enfermer ! La colère a débordé ; en trois minutes, j’ai fait un trou dans la porte et je suis passé au travers ! Elle a pris Laure à témoin : « Tu vois, ton père, comme c’est vilain ce qu’il fait ! ». La petite pleurait. Je suis parti. »

 Les moyens de harcèlement sont variés. Mais l’arme suprême sera indiscutablement… le téléphone. Clara a toujours beaucoup téléphoné, longuement et loin, par exemple en Europe. Les factures sont énormes. Dave a essayé de la pondérer, mais en vain. Voilà qu’elle se met à l’appeler à son travail, plusieurs fois par jour, sous n’importe quel prétexte. Si elle ne l’obtient pas directement, elle dérange les secrétaires, les collègues et exige des explications sur son absence et ses activités. Elle suscite l’étonnement du personnel et le place dans une situation délicate vis-à-vis de ses supérieurs. Il est de plus en plus fragilisé. Si l’on ajoute à cela deux ou trois lavages d’estomac, et un épisode où, du bord de mer, elle le menace, encore par téléphone, de se noyer avec Laure, on a peine à croire qu’il n’ait pas baissé les bras. Il est vrai qu’après chaque crise, Clara se métamorphose, se montre touchante, aimante et pleine de foi en son époux et en l’avenir. Dave trouve donc encore des raisons d’y croire :

 « Le téléphone, c’était un moyen d’avoir le contrôle sur moi : elle me contraignait à donner des explications à tout moment, sur tout ce que je faisais. J’aurais pu raccrocher, mais je ne le faisais pas. Je me disais toujours : « Elle est malade, il y a des raisons profondes pour qu‘elle agisse comme ça, il faut tenir jusqu’à ce qu’elle aille mieux ». On arrivait à six ans de mariage. Mon contrat se terminait. J’ai décidé de rentrer en Europe, en pensant que ça irait mieux là-bas. »

 Ils s’installent à Berne. D’entrée, Clara exige un vaste appartement, de même standing que celui qu’ils avaient en Afrique. Dans son nouveau travail, Dave a encore un haut niveau de salaire, mais le loyer en représente une part bien trop élevée. Certes, il est à dix minutes de son bureau, mais ce confort va se transformer en cauchemar. Le contrôle reprend, en plus agressif. Elle lui téléphone, de dix à quinze fois par jour. Si elle ne le joint pas, elle vient sur place et, jouant de son charme, n’a pas de mal à convaincre le service de sécurité de la laisser pénétrer dans les locaux où elle crée la confusion.

C’est six mois après l’installation que commence la violence physique. Un scénario difficile à imaginer : Dave avec son mètre quatre-vingt-dix pèse presque cent kilos ; Clara ne mesure qu’un mètre soixante. Pourtant…

 « Elle déterminait l’heure théorique où je devais rentrer du bureau, sans faire aucun détour et sans prendre aucun temps pour moi, à la seconde près. Si j’avais ne serait-ce qu’une seule minute de retard, elle éclatait, m’accusant de rencontrer des femmes. Elle me prenait par surprise, au moment où j’ouvrais la porte : elle me frappait avec les poings et parvenait à me faire des yeux au beurre noir, ou bien avec ses bagues à me faire des déchirures. C’était très violent. Moi, je ne répliquais pas, j’essayais juste de la freiner et puis de l’immobiliser en lui tenant les bras. Parfois, j’étais obligé d’appeler des gens à l’aide. Ça prenait du temps avant qu’elle se calme ! Au bureau, quand on m’interrogeait, je disais « Je me suis cogné contre une porte ! » 

 Pour Laure, qui a six ans et est témoin de ces scènes, la situation peut prêter à confusion : n’est-ce pas son père le méchant, lui qui est manifestement le plus costaud ? Clara ne se gêne pas pour exploiter le doute de sa fille et l’installer un peu plus dans son camp.

Soumis à la violence quotidienne, Dave chancelle. Un soir, il décide de fuir, passe la nuit chez un copain. Mais il lui manque une vraie détermination : elle réussit à le joindre, prodigue les habituelles paroles d’apaisement, assorties de menaces, et il revient le lendemain.

Des essais de thérapie pour couple ne donnent rien : dès qu’il apparaît que tous les torts ne sont pas du côté de Dave, elle se retire.

Un nouveau contrat, en Afrique australe, et donc un nouveau déménagement, vont focaliser leur attention. Entre-temps, avec les dépenses de Clara, occasionnées par l’appartement, le téléphone, les bijoux et quelques achats inconsidérés, Dave a commencé à faire des dettes.

 

Le fait de s’installer, à intervalles réguliers, dans un nouveau pays, ou de revenir en Europe, a sans doute favorisé la survie du couple. Chaque fois, c’est la possibilité de croire à un nouveau départ.

Pourtant, là aussi, passé le temps de la découverte, les crises recommencent. Mêmes prétextes, même déroulement, mais avec, chaque fois, un certain durcissement dans le comportement de Clara.

Le prétexte, une fois encore, c’est une femme proche de Dave, en l’occurrence sa secrétaire. Un soir, le ton monte. Elle exige : « Tu me la vires dès demain ! » et le harcèle jusqu’à l’exaspérer. Il s’en prend, une fois encore, aux objets : tous les ustensiles de cuisine volent dans la piscine. Elle détruit sa caméra vidéo, mais se blesse en se plaçant sur la trajectoire des objets. La crise continue, il l’emmène à l’hôpital. Là-bas, elle explique aux médecins que son mari la bat.

Quelque temps après, elle recommence, sur le même thème. Bousculade. Elle tombe dans la baignoire et se fait mal. À l’hôpital, les radios ne font pas apparaître de dégât majeur, mais elle peut désormais se plaindre d’avoir un mari violent.

Clara semble d’ailleurs experte dans l’art d’inverser les rôles. Les accusations contre Dave sont fantaisistes : soumis à une incessante pression, il a renoncé à tout contact avec les femmes. Mais de son côté à elle, rien de tel. Ayant obtenu d’assister dans le pays une équipe d’experts étrangers, elle part à son tour en mission et prolonge parfois ses séjours, sans forcément prévenir. Un jour où elle revient après la date prévue, elle passe à la maison avec un collègue et repart aussitôt avec lui sous prétexte d’un dernier travail à boucler au bureau. Mais elle ne réapparaît pas. Excédé, Dave se met en chasse et les retrouve confortablement installés au restaurant. Il ramène Clara de force, ce qui déclenche une crise. Elle le pourchasse en brandissant un couteau de cuisine, jusqu’à ce qu’il parvienne à la désarmer.

Bien plus tard, il découvrira, grâce à des confidences d’amis, qu’elle a entretenu, ici ou là, au long de leurs années de mariage, plusieurs liaisons qu’il n’a pas du tout soupçonnées.

 

Nouvelle fin de contrat, nouveau retour en Suisse. Dave ne touche pour l’instant que les indemnités de chômage, mais Clara n’en a cure : nouvel appartement cossu, nouvelle voiture. Quand elle découvre que Dave fait virer ses allocations sur un compte auquel elle n’a pas accès, c’est une scène violente où elle essaie de détruire ses effets et qui se termine par une crise de tétanie et un transfert à l’hôpital. En cette dixième année de mariage, l’argent n’est-il pas finalement sa motivation principale ? Dave ne le pense pas :

 « Bien sûr, elle aimait le luxe, les bijoux, la vie facile. Mais l’argent, c’était surtout un moyen de me déstabiliser. Chaque fois que je partais, elle faisait un gros achat, une bague, un canapé… Cela créait une situation difficile, qui me perturbait. En fait, ce qu’elle voulait d’abord, c’était me contrôler, et surtout, au final, me détruire. »

 Dave rencontre un avocat, mais ne se décide pas à engager une procédure. Cependant, désormais, il vit aux abois, toujours prêt à fuir. Il range son ordinateur portable près d’une fenêtre, afin de pouvoir s’en saisir aisément et discrètement, le moment venu. Un jour, il se décide. Mais il n’a pas été assez prudent puisque, au moment où il se penche, Clara, qui a deviné la manœuvre, lui envoie la fenêtre dans la figure, ce qui lui vaut deux belles balafres.

En outre, elle est toujours habitée par la jalousie : elle vérifie ses brosses à cheveux, fouille ses affaires, casse des bouteilles de liqueur qu’elle croit être des cadeaux pour des femmes. Et elle inaugure une autre forme de violence… sur quatre roues. Sur l’autoroute, elle se met à frapper Dave qui conduit. Une autre fois, à cent vingt kilomètres à l’heure, elle enlève les clés de contact. En ces deux occasions, Dave est contraint de s’arrêter de manière acrobatique, mais évite le pire.

Les dettes courent toujours et même s’accroissent. Du côté des liens familiaux de Dave, ce n’est guère brillant : les excès de Clara ont éloigné sa mère, sa sœur et la plupart de ses amis proches. Ils lui diront plus tard : « Elle te traitait comme un chien, tu ne t’en rendais même pas compte ! ». Quant à Laure, devenue adolescente, après des années de conditionnement, elle le regarde avec hauteur :

 « Un jour, ma fille me dit : « C’est bien connu que tu as fait des études qui ne valent rien ! ». Je lui réponds : « Ah bon ? J’étais à l’Ecole Polytechnique fédérale ! En principe, ce ne sont pas les plus bêtes ! ». Elle reprend : « Mais tu n’as fait que du travail sur le comportement des poules ! ». Je rétorque : « Eh oui, j’ai fait tout un travail scientifique là-dessus. C’est pour ça qu’on m’a donné mon diplôme d’ingénieur, un des plus hauts diplômes universitaires ! ». Elle avait réussi à lui mettre dans la tête que j‘étais nul, justement là où j’ai particulièrement bien réussi… »

 Leur dernier voyage sera pour un pays d’Afrique de l’Est où, contre toute attente, ils vivront deux ans de calme. Il est vrai que, dans ce pays, Dave ne travaille qu’avec des militaires, qu’il n’y a pas de femmes dans leur entourage, et que Clara fait sa place. Elle s’implique avec les artistes locaux, fait un film. Bref, elle est au centre. Dave ne pense plus à la séparation. Est-il réalisé, ce rêve de rédemption de sa compagne, qui le fait tenir envers et contre tout ?

 

Deux ans ont passé et c’est le dernier retour en Suisse. Clara écrit sur l’art africain. Dave croit encore qu’elle peut réussir à se créer des revenus propres. Mais elle se fâche avec son éditeur potentiel et doit financer l’ouvrage par un emprunt.

Il retrouve du travail à Berne… et tout recommence, comme dix ans auparavant. Clara reprend ses habitudes. Bien que Dave ait l’opportunité de disposer d’un appartement familial à peu de frais, elle loue d’autorité un bel appartement en bordure de lac, auquel elle ajoute un studio pour en faire un atelier. Le harcèlement téléphonique reprend, à tel point qu’il travaille retranché dans son bureau, de peur qu’elle n’appelle en son absence et ne perturbe tous les services. Reprennent aussi les agressions physiques, lorsqu’il rentre au domicile familial, selon elle en retard. Et la jalousie, car il part encore en Afrique pour des missions de quelques jours avec une de ses collègues. Elle ne supporte pas cela et, à plusieurs reprises, lui vole son passeport ou son billet d’avion, menace la collègue de mort et multiplie les incidents au bureau. Heureusement, une rencontre va redonner à Dave quelque courage :

 « Dans le train pour Berne que je prenais quotidiennement, j’avais fait la connaissance d’un homme, Pascal, qui était aussi dans la coopération. On parlait boulot. Un jour, il est arrivé avec des cicatrices sur le visage. Je connaissais trop bien ça. Je lui ai demandé ce qui lui était arrivé. Il m’a dit : « Je me suis cogné contre une porte ». Je connaissais aussi trop bien cette réponse ! Je lui ai dit : « Mais non ! C’est ta femme qui t’a cogné ! ». Il était dans la même situation que moi. On a commencé à discuter vraiment. Après, j’ai commencé à parler de mon problème chaque fois que j’en avais l’occasion. »

 Ainsi, la découverte d’une solidarité masculine libère la parole de Dave, jusqu’alors volontairement isolé. Une autre parole d’homme va le conforter :

 « Pour éviter les missions, j’ai demandé un poste d’administrateur. Mon directeur m’a demandé un temps de réflexion. Le lendemain, il m’a dit : « Écoute, tu es un homme de terrain. Que ce soit à Berne ou en Afrique, c’est du terrain que tu dois t’occuper. Je ne te donne pas ce poste. Donc règle tes affaires de famille, et continue dans ton boulot ! ». Ça a été important. C’est dommage qu’il n’y ait pas eu quelqu’un pour me dire ça plus tôt. »

 Le dernier acte se joue autour d’une mission dont l’annonce, alors qu’elle-même rentre d’un voyage en Europe, provoque la fureur de Clara et déclenche les coups. La veille, Dave a mis à l’abri sa valise et son passeport, au bureau. Mais au matin, alors qu’il se prépare, elle parvient à lui dérober son porte-monnaie et ses cartes de crédit. Il part au bureau avec un thermos de café, le boit… et s’assoupit sur sa table : elle y a dilué des somnifères ! Dans un état de grande exaltation, Clara arrive à joindre son supérieur, qui l’éconduit fermement. Puis elle joint Dave, auprès de qui elle prétend être malade et n’être pas en état de garder Laure. Méfiant, mais encore arrangeant, Dave exige de se l’entendre confirmer personnellement par leur médecin et fixe une heure de rendez-vous le lendemain, au domicile familial. À l’heure dite, il se présente, ouvre la porte et, en guise d’accueil, selon une technique éprouvée… reçoit deux coquards. Il n’y a pas de médecin, bien sûr. Il le fait donc venir. Le médecin découvre le visage tuméfié de Dave et l’extrême agitation de Clara : il décide d’hospitaliser cette dernière. Dave peut donc partir. Mais au retour, quelques jours plus tard, il ne peut rentrer chez lui : elle est rentrée et a fait changer les serrures ! Ce dernier choc est salutaire : il rebrousse chemin et ne reviendra plus ; plus jamais, après quatorze ans de mariage…

Trois mois plus tard, il engage la procédure de divorce.

 

Patrick Guillot


[1] Organisation non-gouvernementale

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