« Paternités imposées », de Mary Plard / Thomas Julien

1 février 2013   //

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Paternités imposées, de Mary Plard. Les liens qui libèrent, 2013

Ne nous y trompons pas, ce livre n’est pas simplement une suite linéaire de six paternités imposées (Paul, Georges, John, Moshé, Didier et Bertrand). Ce livre est un seul grand témoignage, celui d’une femme, avocate, engagée depuis toujours dans la lutte pour la cause des femmes qui découvre le versant masculin du combat pour l’égalité entre les sexes et décide d’écrire. A travers le récit de ces 6 destinées d’hommes, elle raconte «la modification» de son regard et comment, sans rien renier de son combat pour les femmes, elle se retrouve aujourd’hui, paradoxalement, à prendre fait et cause pour les hommes. Elle met le doigt sur l’inégalité de fait entre les hommes et les femmes sur la question de la parentalité.

Cinquante ans de luttes menées dans l’ombre ou la lumière ont permis que, en ce troisième millénaire, en Occident, nous puissions, nous les femmes, décider de notre corps, refuser toute relation contrainte ou tout abus sexuel, porter plainte et être entendues, donner ou non la vie, choisir le père de notre enfant et le moment où celui-ci doit naître, ne pas être contrainte de garder un enfant qui nous aurait été imposé, qui serait né sous X, réfléchir, changer d’avis, faire un enfant avec un donneur anonyme, recevoir des gamètes d’un donneur anonyme pour atteindre ce fantasme ultime de l’enfantement.

L’homme, lui, si la femme l’exige, devra prendre en charge les conséquences de ce qu’il n’a pas souhaité au nom d’un jugement de valeur sur son comportement sexuel libéré (…) Aucun droit à l’abandon, aucun droit d’interruption filiative ne s’offre à lui. Seule la morale et, au besoin, la loi viennent lui dicter son choix: assumer!

Dans une interview sur France Inter elle dénonce ce fait par un exemple fort simple qui pourtant soulève le coeur :

le consentement d’un consommateur qui va souscrire un abonnement de téléphonie, est recueilli dans un formalisme qui est décrit par décret, avec des formulaires extrêmement précis, qui vont faire en sorte que son consentement sera nul s’il manque une petite croix en bas à gauche. Or, on considère aujourd’hui qu’un homme qui couche avec une femme sans prendre de précautions a donné son consentement pour faire un enfant !

Tout au long de son livre, Mary Plard insiste sur la culpabilité qui s’empare de ces pères qui ne veulent pas ou ne peuvent pas assumer un enfant. «Il sont montrés du doigt, considérés comme des salauds, des irresponsables, jugés et condamnés» ; « Ils témoignent de leur culpabilité, à l’égard de l’enfant à venir, à l’égard de la mère qu’ils ont l’impression de rejeter ou d’abandonner à sa propre détresse». A la lumière des jugements auxquels elle a été confrontée, elle pointe également l’ambivalence qui existe aujourd’hui entre la loi et la morale.

Dans le domaine de la sexualité, la loi est souvent la morale, la morale se fait jugement, et les jugement se font morale. Cette morale accuse, vient dire que l’homme qui, au cours d’une relation sexuelle libre et consentie, «met» une femme enceinte,est irresponsable, égoïste seulement préoccupé de son plaisir immédiat, un inconséquent guidé par sa jouissance. La loi, au regard de la relation hommes-femmes retrouve ses bons vieux accents machistes: l’homme domine et décide, la femme s’incline et subit.

Paul, père malgré lui, reçoit le jugement de la Cour :

« il a osé s’attaquer à la maternité et à l’accouchement, qui sont l’un des événements les plus intimes d’une femme. (…) De plus, comme il a eu l’audace de porter le débat dans l’enceinte judiciaire, il sera condamné à de lourds dommages et intérêts. (…) Un bon géniteur est un géniteur silencieux».

Au travers de ces récits et de ses analyses, on perçoit en toile de fond la grille de lecture de la société contemporaine sur les rapports hommes femmes: l’homme est toujours «le sexe fort» porteur de brutalité, étranger à l’enfantement qui est la chasse gardée des femmes, fragiles et vulnérables. Son acte violent de pénétration doit l’engager à être père, de gré ou de force, sinon il doit être condamné sévèrement. Sa sensibilité d’humain est négligeable devant l’enjeu de perpétuation de l’espèce, et son intimité doit s’effacer devant celle de la femme, naturellement plus portée sur l’émotion et moins aux prises avec la réalité. Il est peu habile à élever et donner de l’amour aux enfants et sa présence ou son consentement pour la mise au monde de ceux-ci est accessoire. L’homme au sexe fort est guerrier par nature et se révèle bien plus à sa place lorsqu’il faut subvenir aux besoins matériels de la femme: il doit combattre pour payer. Payer sa faute de pénétration qui est une domination. C’est ainsi, c’est la nature, c’est la morale, pas question de quitter cette grille, claire et commode. Père malgré moi, ce livre m’a particulièrement touché car les mots y sont justes, le ton sincère. Mary Plard, tout en avouant ses doutes et ses hésitations, dans son parcours d’avocate, de femme, mère, féministe, humaniste, mène une réflexion approfondie, précieuse à tous les pères malgré eux , dans la tempête intime qu’ils vivent. En questionnant ce tabou des paternités imposées, son invitation à réfléchir et combattre pour l’égalité des sexes est porteuse de lumière et d’espoir. Je ne saurais trop recommander à tous la lecture de cet excellent livre, dont la préface de Renaud Van Ruymbeke est également remarquable de lucidité.

Thomas Julien, janvier 2013

 

Lire aussi, du même auteur : http://www.la-cause-des-hommes.com/spip.php?article342

http://www.g-e-s.fr/base-de-documentation/temoignages/paternite-imposee-ne-pas-se-taire-matthieu/

L’interview de Mary Plard sur France Inter, le 16 janvier 2013, Guillaume Erner, Serge Héfez : http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=541783